Les ateliers monétaires et leurs lettres
Une petite lettre près de la date indique la ville où la pièce a été frappée. À côté, deux minuscules symboles désignent les responsables de la frappe. Savoir les lire permet d'identifier une monnaie avec précision, car un même millésime peut être courant dans un atelier et rare dans un autre.
Atelier, lettre d'atelier : de quoi parle-t-on
Un atelier monétaire, que l'on appelait aussi hôtel des monnaies, est l'établissement où l'on frappe les pièces. Sous l'Ancien Régime, la France en comptait une trentaine au milieu du XVIIIe siècle, répartis dans les provinces. Plus de la moitié ont disparu avant ou pendant la Révolution.
Pour savoir d'où venait une pièce, et donc qui en était responsable en cas de fraude sur le poids ou le titre, chaque atelier marquait sa production. Longtemps, ce fut un point placé sous une lettre précise de la légende, le « point secret ». Une ordonnance de François Ier, datée de 1539 dans l'ancien calendrier (1540 dans le nôtre), a imposé une lettre de l'alphabet propre à chaque ville. Le système a été remanié à plusieurs reprises, si bien qu'une même lettre n'a pas toujours désigné la même ville selon les siècles.
Sur la plupart des monnaies françaises du XIXe siècle, la lettre se trouve au revers, à côté de la date : on lit par exemple « 1868 A » ou « 1868 BB ». Les lettres d'atelier ont été utilisées en France jusqu'en 1958. Les francs frappés ensuite n'en portent plus.
Les différents : la marque du directeur et celle du graveur
De part et d'autre de la lettre d'atelier, on voit en général deux petits symboles : ce sont les différents. Ils ne désignent pas un lieu mais des personnes.
- Le différent du directeur (on disait aussi maître ou commissaire) : chaque atelier avait le sien, qui changeait avec la personne en poste. À Paris, la main du directeur Charles-Louis Dierickx (1845-1860) a précédé l'abeille d'Alfred Renouard de Bussière (1860-1879). Depuis le 1er janvier 1880, le directeur n'a plus de marque personnelle : la Monnaie de Paris utilise une corne d'abondance, que l'on retrouve encore sur les pièces françaises actuelles.
- Le différent du graveur général, responsable des coins pour tout le pays : tête de cheval puis T cursif et étoile pour les Tiolier sous la Restauration et la monarchie de Juillet, tête de levrette pour Jacques-Jean Barre (1843-1855), ancre pour Albert-Désiré Barre (1855-1878), ancre à l'anneau barré en 1879, faisceau pour Jean Lagrange (1880-1896), torche pour Henri Patey (1896-1930), aile pour Lucien Bazor (1931-1958).
Ces marques permettent de dater un coin à quelques années près et de distinguer des variétés. En 1896, par exemple, le graveur général a changé en cours d'année : certaines pièces portent le faisceau, d'autres la torche. Comme le différent du directeur variait d'un atelier à l'autre, une pièce frappée à Bordeaux ne porte pas les mêmes symboles que son équivalent de Paris, même avec la même date.
Les ateliers français au XIXe siècle
Après la Révolution, un arrêté de 1803 réorganise la fabrication autour de seize hôtels des monnaies. Sous le Premier Empire, des ateliers installés dans les territoires annexés (Italie, Pays-Bas…) frappent aussi des monnaies françaises, avec leurs propres marques. Le siècle est ensuite celui de la concentration :
- en 1837 ferment Bayonne (L), La Rochelle (H), Limoges (I), Nantes (T), Perpignan (Q) et Toulouse (M) ;
- en 1857 et 1858 ferment Lille (W), Rouen (B), Lyon (D) et Marseille (MA) ;
- à partir de 1861, il ne reste que trois ateliers : Paris (A), Strasbourg (BB) et Bordeaux (K) ;
- Strasbourg cesse de frapper en 1870, Bordeaux en 1878 ;
- la loi du 31 juillet 1879 fait de Paris le seul atelier monétaire national.
Attention à la lettre B : au XIXe siècle elle désigne Rouen, mais au XXe siècle elle correspond à l'atelier de Beaumont-le-Roger, ouvert pendant la Seconde Guerre mondiale. De même, la lettre C de cette période renvoie à Castelsarrasin. Une pièce de 1 franc marquée B n'a donc rien à voir avec un écu de Rouen.
Le tableau en bas de page reprend chaque atelier avec sa lettre et la fin de son activité. Les dates de fermeture varient d'un an selon les sources, ce que précise la note du tableau.
Les lettres des ateliers étrangers
Beaucoup de pièces étrangères trouvées dans les familles françaises portent elles aussi une lettre d'atelier. Les confusions sont fréquentes, car les mêmes lettres reviennent d'un pays à l'autre.
- Empire allemand (1871-1918) : les lettres apparaissent en 1871, quand la frappe passe sous l'autorité du Reich. A Berlin, B Hanovre, C Francfort, D Munich, E Dresde puis Muldenhütten à partir de 1887, F Stuttgart, G Karlsruhe, H Darmstadt, J Hambourg. Sur les 20 marks or, cherchez la lettre sous le portrait.
- Suisse : B désigne l'atelier fédéral de Berne. Sur le 20 francs Vreneli, la lettre suit la date. Un B sur une pièce suisse ne renvoie évidemment pas à Rouen.
- Souverains britanniques : les pièces de Londres n'ont pas de lettre. Les ateliers de l'Empire ont marqué les leurs : S Sydney, M Melbourne, P Perth, C Ottawa, I Bombay (en 1918 seulement), SA Pretoria. Voir la fiche souverain or.
- États-Unis : S San Francisco, O La Nouvelle-Orléans, CC Carson City, D Denver au XXe siècle. Philadelphie n'a pas marqué ses pièces pendant la plus grande partie de la période.
Le second tableau récapitule ces lettres et l'endroit où les chercher.
L'atelier de Strasbourg (BB)
La ville devient française en 1681. Son atelier est intégré au réseau royal en 1693, lors de la seconde réformation des monnaies de Louis XIV, et reçoit le double B, la lettre B seule appartenant déjà à Rouen. Il frappe dès lors sous toutes les monarchies et républiques successives.
Au XIXe siècle, l'atelier BB produit les principales dénominations : écus de 5 francs de chaque régime, pièces divisionnaires en argent, bronzes du Second Empire et 20 francs or de Napoléon III. Pendant les blocus de 1814 et 1815, il frappe aussi des décimes de bronze à l'initiale couronnée, d'abord au N, puis au L de Louis XVIII. À partir de 1861, il fait partie des trois derniers ateliers français encore actifs.
La guerre de 1870 met fin à son histoire. Assiégée, la ville capitule à la fin septembre 1870 ; les dernières pièces portent ce millésime. Les 5 francs Cérès du gouvernement de la Défense nationale n'y ont pas été frappés. Après l'annexion, l'Empire allemand n'y installe pas d'atelier : aucune des lettres A à J ne correspond à cette ville. Pour les monnaies propres à la ville, voir monnaies de Strasbourg et la fiche monnaies de Strasbourg.
Pourquoi l'atelier change la valeur d'une pièce
Chaque atelier recevait ses propres commandes. Pour une même année, Paris pouvait frapper plusieurs millions d'exemplaires et un atelier de province quelques dizaines de milliers. La lettre fait alors toute la différence entre une pièce courante et une pièce recherchée. C'est pourquoi les catalogues donnent les tirages par couple année-atelier, et non par année seule.
Quelques réflexes utiles :
- lisez la lettre à la loupe : une usure ou un coup peut faire prendre un BB pour un B, ou un D pour un O ;
- vérifiez que la lettre est cohérente avec la date : un atelier fermé ne peut pas avoir frappé l'année indiquée, sauf monnaies particulières ;
- méfiez-vous des lettres retouchées : sur des millésimes rares, des faussaires ont gratté ou regravé une lettre courante pour imiter un atelier peu productif (voir reconnaître une fausse pièce) ;
- regardez les différents, qui doivent correspondre à l'atelier et à la période.
Si vous hésitez sur une lettre ou un symbole, une estimation gratuite par un numismate permet de lever le doute sans manipuler la pièce davantage.
Les ateliers monétaires français actifs au XIXe siècle
| Lettre | Atelier | Fin de la frappe | À savoir |
|---|---|---|---|
| A | Paris | Toujours actif | Seul atelier national après la loi du 31 juillet 1879 |
| B | Rouen | 1857 | Au XXe siècle, B désigne Beaumont-le-Roger |
| BB | Strasbourg | 1870 | Fin de la frappe avec la guerre et l'annexion |
| D | Lyon | 1858 | Encore actif au début du Second Empire |
| H | La Rochelle | 1837 | Fermé lors de la réduction de 1837 |
| I | Limoges | 1837 | Fermé lors de la réduction de 1837 |
| K | Bordeaux | 1878 | Dernières pièces K datées 1878 |
| L | Bayonne | 1837 | Fermé lors de la réduction de 1837 |
| M | Toulouse | 1837 | Fermé lors de la réduction de 1837 |
| MA | Marseille | 1858 | Les lettres M et A forment un monogramme |
| Q | Perpignan | 1837 | Fermé lors de la réduction de 1837 |
| T | Nantes | 1837 | Fermé lors de la réduction de 1837 |
| W | Lille | 1857 | Fermé la même année que Rouen |
Dates de fermeture d'après le texte des archives économiques et financières du ministère cité par le Guichet du savoir. Numista indique 1858 pour Rouen et Lille et 1880 pour Bordeaux : l'écart tient à la différence entre dernière frappe et fermeture administrative. Metz (AA) avait cessé son activité au tout début du siècle.
Lettres d'ateliers étrangers fréquentes en France
| Pays | Lettre | Atelier | Où la chercher |
|---|---|---|---|
| Empire allemand | A | Berlin | Avers, sous le portrait (pièces d'or) |
| Empire allemand | B | Hanovre | Idem |
| Empire allemand | C | Francfort | Idem |
| Empire allemand | D | Munich | Idem |
| Empire allemand | E | Dresde, puis Muldenhütten (1887) | Idem |
| Empire allemand | F | Stuttgart | Idem |
| Empire allemand | G | Karlsruhe | Idem |
| Empire allemand | H | Darmstadt | Idem |
| Empire allemand | J | Hambourg | Idem |
| Suisse | B | Berne | Après la date (20 francs Vreneli) |
| Royaume-Uni et Empire | S | Sydney (1871-1926) | Selon le type : sous le portrait ou au revers au-dessus de la date |
| Royaume-Uni et Empire | M | Melbourne (1872-1931) | Idem |
| Royaume-Uni et Empire | P | Perth (1899-1931) | Idem |
| Royaume-Uni et Empire | C | Ottawa (1908-1919) | Au revers, au-dessus de la date |
| Royaume-Uni et Empire | I | Bombay (1918) | Au revers, au-dessus de la date |
| Royaume-Uni et Empire | SA | Pretoria (1923-1932) | Au revers, au-dessus de la date |
| États-Unis | S, O, CC, D | San Francisco, La Nouvelle-Orléans, Carson City, Denver | Au revers sur la plupart des types |
Dates des souverains d'après goldsovereigns.co.uk ; les souverains de Londres ne portent pas de lettre. En Suisse, la lettre B a été omise sur les pièces de 1970 à 1985.
Questions fréquentes
Ma pièce n'a pas de lettre d'atelier : est-ce normal ?
Oui dans plusieurs cas : les francs frappés après 1958, les souverains de Londres, la plupart des pièces de Philadelphie ou les pièces suisses de 1970 à 1985. Sur une monnaie française du XIXe siècle, en revanche, l'absence de lettre doit faire regarder la pièce de près.
Une pièce marquée BB est-elle forcément plus rare qu'une pièce marquée A ?
Pas forcément. Paris a presque toujours frappé davantage, mais certains millésimes ont été largement produits à Strasbourg. Seul le tirage de l'année et de l'atelier concernés permet de conclure.
À quoi servent les petits symboles à côté de la date ?
Ce sont les différents : l'un identifie le directeur de l'atelier (corne d'abondance à Paris depuis 1880), l'autre le graveur général. Ils aident à dater les coins et à repérer des variétés.
Comment ne pas confondre le B de Rouen et le B de Berne ?
Regardez d'abord le pays : une pièce suisse porte « HELVETIA » ou « CONFOEDERATIO HELVETICA ». Sur une pièce française, B renvoie à Rouen avant 1858 et à Beaumont-le-Roger pour les frappes des années 1940 et 1950.
Reconnaître une fausse pièce d'or ou d'argent
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LireSources
- Wikipédia, Ateliers monétaires français
- Wikipédia, Différent (numismatique)
- Wikipédia, Atelier monétaire
- Guichet du savoir, fermeture des ateliers monétaires (texte du ministère de l'Économie)
- iNumis, article sur les lettres d'ateliers (ordonnance de 1540)
- Numista, décime 1815 BB (blocus)
- Numista, table des lettres d'ateliers (Rouen, Lille, Bordeaux)
- Coinvarieties, France 1870-BB 5 francs
- Wikipédia (de), Münzzeichen
- Gold Sovereigns, Mints and mint marks
- Wikipedia, Mint mark